in the beginning....


 

" IMPRESSIONS "
rencontre au sommet avec Mr Janko Nilovic

Entretien & photos : Le Chiffre
Interview réalisée à Paris le 21 mai 2004

 

Paris. 11h00 du matin. C'est avec une émotion certaine que j'ouvre la porte du Mac Donald de l'avenue de Wagram, lieu un rien surréaliste de mon rendez-vous avec Janko Nilovic. Ce n'est pas tous les jours que l'on rencontre un des musiciens les plus inventif et créatif de la glorieuse épopée de l'illustration musicale française et internationale. Un véritable mythe dont les disques sont toujours avidement recherchés par une nouvelle génération de producteurs, DJs ou amateurs de grooves audacieux et de pop hybride hors norme. Un homme chaméléon qui a su embrasser tous les styles musicaux, des plus exigeants (jazz, classique, contemporain) aux plus populaires (pop, bossa, variété), en y imprégnant toujours sa patte inimitable. Aujourd'hui, l'oeuvre du monsieur continue à ensorceler à travers des disques devenus cultes et incontournables : Ryhtmes Contemporains, Psyc' Impressions, Vocal' Impressions, Supra Pop Impressions, la liste est encore longue. 5 minutes plus tard Janko Nilovic arrive et dès notre poignée de main et les premiers mots échangés, sa gentillesse et sa simplicité évidentes me mettent immédiatement à l'aise. L'entretien peux alors commencer sous les meilleurs auspices.

Le Chiffre : Vous avez commencé très tôt l'apprentissage de la musique.

Janko Nilovic : A partir de 5 ans avec des instruments comme la flûte, le violon, le piano, le hautbois.

Le Chiffre : Votre père était musicien ?

Janko Nilovic : Oui. Il était collectionneur de flûtes et jouait de la flûte. Il jouait aussi d'un instrument monténégrin typique, la gousla (ndlr : sorte de viole à 1 corde). Il chantait aussi au cours de soirées mémorables. Il était le seul musicien dans la famille. Mes soeurs ne s'y intéressaient pas spécialement.

Le Chiffre : C'est donc lui qui vous aurait transmis cette passion pour la musique ?

Janko Nilovic : Sans doute oui. L'hérédité (rires).

Le Chiffre : Vous êtes donc plutôt autodidacte ?

Janko Nilovic : J'ai fait le conservatoire mais je n'ai suivi aucune véritable voie. J'ai plus appris sur le tas. Comme Stravinsky ou Bartok (rires). Rimsky Korsakov lui même était aussi plus ou moins autodidacte et pourtant il a écrit parmi les meilleurs livres sur la musique et la théorie musicale.

Le Chiffre : A partir de quel moment avez-vous commencé à composer ?

Janko Nilovic : 17 ans.

Le Chiffre : Où étiez-vous à cette époque là ?

Janko Nilovic : J'étais à Istanbul. Je suis né à l'ambassade de France à Istanbul et c'est pour ça que je me trouvais en territoire français. J'ai envoyé ma première partition à la fameuse école de jazz de Boston (il cherche le nom sans succès) et à partir de ce moment j'ai vraiment pris goût à la composition. J'ai monté un premier orchestre de Rythm'n'Blues à Istanbul et ensuite je suis arrivé en France où j'ai tout de suite commencé à composer et à travailler le piano.

Le Chiffre : Quelles sont vos premières expériences musicales en France ?

Janko Nilovic : Beaucoup de bals jusqu'en 1962. Comme ma mère était grecque je parlais aussi le grec, et j'ai donc connu toute la clique de Mélina Mercouri. Le film "Jamais Le Dimanche" était un vrai succès à l'époque. J'ai eu les coordonnées d'un groupe de musiciens grecs qui m'ont intégré en tant que guitariste et non comme pianiste, car ils jouaient debout (rires). J'ai donc appris la guitare en 3 mois (rires). Ensuite ils m'ont dit : écoute, ça va pas, on a déjà une guitare et un bouzouki, il faut une basse. J'ai donc appris la contrebasse en 3 mois (rires). C'est véritablement eux qui m'ont lancé dans le métier en France. Ensuite j'ai fait la connaissance de Christian Fechner, actuellement directeur de Gaumont International, qui à l'époque était chez Vogue et s'occupait d'Antoine et d'autres groupes. J'ai fait mes premiers arrangements avec lui et d'autres chanteurs. Je ne connaissais pas encore bien ce milieu de la variété. Après j'ai rencontré des gens comme Michel Jonasz, Gérard Lenorman ou Pascal Danel avec qui j'ai vraiment commencé à travailler à temps plein comme arrangeur. J'ai co-écrit aussi quelques chansons avec Michel Jonasz. Tout ça a continué jusqu'en 1969 ou j'ai finalement lâché Jonasz. A cette époque je me faisais insulter de partout si le disque ne marchait pas : c'était forcément la faute de l'arrangeur (rires). C'est à ce moment que j'ai intégré cette nouvelle maison de disques, Montparnasse 2000, et également Neuilly ou Sforzando. 6 mois plus tard je pouvais acheter ma maison (rires).

Le Chiffre : Commence alors votre période dans l'Illustration Musicale.

Janko Nilovic : Oui, tout en continuant un peu les arrangements pendant quelque temps. Gràce à l'argent que me rapportait l'illustration j'ai pu m'investir à fond dans un projet parallèle : le Big Band Jazz. Avec comme premier violon Catherine Lara qui était à l'orchestre de Paris à ce moment là. Un jour elle me dit : "je m'en vais pour chanter" (rires). J'ai alors engagé une autre violoniste, Claire Paris, qui a alors fait toutes mes séances d'enregistrement. Pendant 2 ans ça a été un énorme travail sur cet orchestre de jazz. On était 45 à cette époque, avec de grands noms comme André Ceccarelli à la batterie. Aujourd'hui on n'est plus que 25, ce qui est quand même plus facile à gérer (rires).

Le Chiffre : Le jazz est donc finalement votre vrai domaine de prédilection ?

Janko Nilovic : Oui. Avec le Classique ou la musique instrumentale. Pas la variété.

Le Chiffre : Beaucoup de gens vous ont connu gràce à vos disques parus sur Montparnasse 2000. Vous sembliez disposer d'une liberté absolue à l'époque.

Janko Nilovic : Je faisais ce que je voulais. Je proposais à mon éditeur un disque de percussions ("Percussions dans l'espace" sur Montparnasse 2000) et il disait OK. Il a enregistré mon Big Band (le fameux"Rythmes Contemporains" dont il existe une version pré Montparnasse 2000 intitulée "Giants" avec une pochette différente. Le track listing est strictement identique). Ensuite je lui proposais un disque pour les enfants et ça passait aussi ("Jouets musicaux" sur Montparnasse 2000 avec le fils de Janko Nilovic alors agé de 2 ans sur la pochette). Toute cette liberté et cette diversité musicale m'apportaient une expérience incroyable. J'étais très réactif et je pouvais changer de direction en cours d'enregistrement en réécrivant en temps réel des parties de morceaux. J'ai acquis une rapidité certaine. Au début j'avais un contrat de 10 disques avec Montparnasse 2000, et puis c'est devenu 20 disques, et ensuite d'autres labels ont été également intéressés. Aujourd'hui je ne veux plus travailler qu'avec des jeunes comme Thierry Balzan à Grenoble (Dare Dare et Vadim Music) par exemple.

Le Chiffre : Il y a également les anglais de Cosmic Grooves.

Janko Nilovic : Oui... Oui. Mais il est, comment dire ? Un peu pingre (rires). Il tire, il tire sur les dépenses et pour des choses minimes. Il ne me laisse pas cette liberté. Je lui dis que j'ai le trio pour l'Angleterre et que je le lui donne gratuitement, mais non, il me dit qu'il faut rajouter un sax ! Quelle idée dans un trio (rires). J'ai également eu des contacts avec un japonais, puis plus de nouvelles, un croate, encore plus de nouvelles (rires). Ca tourne.

Le Chiffre : Tout ces gens s'intéressent à votre musique passée ou actuelle ?

Janko Nilovic : Les deux. Les gens on redécouvert la musique des années 70 qui revient en force aujourd'hui. Ce qui me surprend, ce qui m'a surpris il y a quelques années, c'est le prix que pouvaient valoir certains de mes disques. C'est Antoine Roger (collectionneur et activiste du regretté site Fisher Record) qui m'a dit : "tel disque vaut 3000 frs, tel disque 1500 frs, tel autre 500 frs". Et moi j'ai tout donné à la sortie du métro ou à des personnes de mon entourage (rires). Il ne me reste que trois exemplaires de Classic Impressions. J'ai bien essayé d'en récupérer auprès de mon fils mais il n'a pas voulu (rires). Ma soeur m'a quand même donné quelques disques pour une ressortie éventuelle en CD.

Le Chiffre : D'après vous, d'où peut venir cette vague d'intérêt pour l'illustration musicale qui fait flamber les prix de ces disques depuis quelques années ?

Janko Nilovic : Je pense que par rapport à la variété chantée des années 70, à la marginalité du jazz, au côté un peu triste et austère du classique, l'illustration tire sa force de son côté purement musical et instrumental, sans paroles parasites.

Le Chiffre : A travers tous ces disques on a aussi le reflet d'une époque et une mémoire collective sonore qu'on a finalement redécouverts tout récemment.

Janko Nilovic : oui tout à fait.

Le Chiffre : Que pensez-vous de la jeune génération de producteurs qui se ré-approprient l'héritage de l'illustration à travers les samples et les mixes ?

Janko Nilovic : Je pense que les jeunes cherchent et veulent des valeurs. Il suffit d'allumer la télévision ou la radio pour se rendre compte qu'on vit une époque terrible. Les jeunes se tournent alors vers le passé et vers la nostalgie d'une époque dorée révolue. C'est comme ça que les années 70 reviennent à la mode. Ils cherchent. Beaucoup ne savent pas quoi faire de leur vie et du coup restent passifs sans faire ni musique ni autre chose de constructif. C'est la grande course à l'argent et l'américanisation de la société qui dominent actuellement.

Le Chiffre : Quel regard portez-vous sur le milieu de la variété et les paillettes souvent éphémères qu'il génère ?

Janko Nilovic : Vous savez, j'étais plutôt dans les coursives et derrière le rideau et pas du tout sous les projecteurs. Donc du coup j'ai eu la chance de pouvoir me préserver de tous les excès inhérents à cette vie. J'ai une vie de famille très équilibrée. Mes enfants ont fait des bonnes études, j'ai des petits enfants, bref tout va bien. J'aide ma femme pour le jardinage et le ménage, et puis je compose. Je me lève très tôt, vers 5h00, et je travaille jusqu'à 13h00. Alors je mange, j'écoute les infos, je fais une petite sieste, et c'est reparti jusqu'au soir.

Le Chiffre : Pour revenir à l'illustration, comment se passait la ditribution de ces disques qui n'étaient pas destinés au grand public ? Comment mesuriez-vous leur impact et leur éventuel succès ?

Janko Nilovic : On n'était pas obligé de les vendre. La Sacem imposait un tirage de 1000 disques minimum pour les albums de variétés alors qu'il n'en fallait que 500 pour l'illustration. On en pressait donc 500 au départ, puis d'autres plus tard (ndlr : d'où les fameuses pochettes différentes pour un même disque sur le label Montparnasse 2000), et on les donnait gratuitement aux radios et télévisions pour qu'ils les passent. L'éditeur récupérait alors de l'argent avec les droits d'auteurs sur tel ou tel morceau qui était utilisé , et ne s'interessait pas à la production d'albums rentables et commerciaux comme dans la variété. Suite à ce système désinteressé beaucoup de maisons de disques se sont ramassées et ont dû fermer leurs portes. Personnelement, je touche encore des droits d'auteurs de mon premier disque de 1969 (ndlr : le fameux "Psyc'impressions") et même de morceaux antérieurs, même si ça ne représente pas beaucoup d'argent. A l'époque, je faisais le tour des radios comme Europe 1, Radio France ou RTL, pour aller voir directement tous les animateurs et programmateurs et leur proposer mes nouveaux disques. Il y avait un contact direct et une vraie sympathie mutuelle. J'ai d'ailleurs une anecdote à ce sujet. Psyc' Impressions qui etait mon premier album avec Montparnasse 2000 est un disque où j'avais vraiment mis toutes mes tripes et mon énergie. A sa sortie je n'avais pas encore signé de contrat avec Montparnasse 2000, je n'étais encore qu'un débutant dans l'illustration. Le directeur artistique l'apporte aux radios et, 3 jours plus tard, alors que j'étais dans ma voiture à écouter Europe 1, j'entends le premier morceau de Psyc' Impressions. Je me dis alors :"ça me rappelle quelque chose" (rires). Je me suis rangé sur le bas côté pour mieux entendre et je suis resté là un moment car tout le disque a été diffusé sur les ondes ! J'en ai pleuré tellement c'était inattendu. Suite à ce carton le directeur de Montparnasse 2000 m'a proposé un contrat de 10 disques. J'ai signé, mais à la condition de vraiment faire ce que je voulais. Par la suite tout a été plus facile.

Le Chiffre : Un autre moment fort de votre carrière est le fameux album culte "Rythmes Contemporains".

Janko Nilovic : Oui avec le grand orchestre de jazz. On était 45, avec Catherine Lara au premier violon, André Cécarelli à la batterie.

Le Chiffre : Comment s'est passé la genèse et l'enregistrement de ce disque ?

Janko Nilovic : J'ai écrit les premiers morceaux fin 1969, début 1970. Ce projet de big band me tenait à coeur depuis longtemps et à cette époque, suite au succès de Psyc' Impressions, j'avais enfin le temps et les moyens de le mettre en place. J'ai commencé le projet à mon compte puis je l'ai proposé à Montparnasse 2000 pour qu'il me fournisse le soutien financier nécéssaire aux paiements des musiciens et du studio. André Farry(ndlr : le grand patron de Montparnasse 2000, ancien propriétaire de restaurants et de cabarets sur Paris, qui se lancera dans l'industrie discographique plus pour l'aventure financière que par goût véritable pour la musique) était un peu réticent au début, pensant qu'un disque de jazz ne marcherait pas, et heureusement la suite lui a donné tort. Le disque a rapporté beaucoup d'argent et m'a vraiment permis d'avoir une liberté totale pour les disques suivants sur Montparnasse 2000. Chez Neuilly c'était différent. Même si ils étaient très sympas, je devais faire ce qu'ils voulaient.

Le Chiffre : Du travail de commande ?

Janko Nilovic : Oui. Et chez Sforzando et Eurodif c'était la même chose : que des commandes. Chez Montparnasse je pouvais faire venir 40 musiciens sans que cela ne pose de problême avec André Farry. Au contraire, il leur offrait le champagne (rires).

Le Chiffre : Pour revenir à un autre disque important, qui chantait sur "Vocal Impressions" ?

Janko Nilovic : Moi et Graziella Nadrigal. J'adore chanter et m'amuser. Vous savez, j'ai beau avoir 63 ans, les gens ne comprennent pas comment je fais pour avoir une telle énergie dans tout ce que je fais : du tennis, du cheval, de la danse, des claquettes, je n'arrête pas. Le seul problême c'est la mémoire qui commence à flancher...

Le Chiffre : Aviez-vous des contacts avec l'avant-garde musicale française et des compositeurs contemporains comme Pierre Henry ou Luc Ferrari ?

Janko Nilovic : Oui et non. Pour faire ce que faisait Pierre Henry, il fallait beaucoup de matériel électronique et les prédispositions techniques pour les maîtriser, ce qui n'était abolument pas mon cas (rires). Je suis avant tout un pianiste et non pas un technicien. A l'époque je faisais huit ou neuf heures de piano par jour. J'ai fait quelques passages de musique concrète dans le disque "Percussions dans l'espace" sur Montparnasse 2000 (MP 42 - 1974), mais je m'interesse plus à la musique dite contemporaine ou atonale. J'ai écrit beaucoup, beaucoup de partitions contemporaines. Des kilos (rires). De la musique de chambre aussi. D'ailleurs il me reste quelques uns de ces disques. J'étais en rapport avec l'Ircam, Pierre Boulez. J'ai écrit beaucoup de concertos, notament pour trombones et orchestre, avec Michel Becquet. Dernièrement j'ai fait "Toutes les musiques du monde", une suite pour piano et orchestre en trois mouvements. J'espère qu'on l'enregistrera un jour parce que je pense que ce sera ma dernière composition. Maintenant je veux m'amuser et faire uniquement du piano en club de jazz. A force de composer et de diriger l'orchestre je ne jouais plus.

Le Chiffre : Vous voulez donc vous recentrer sur l'interprétation et le piano ?

Janko Nilovic : Oui. Parallèlement j'ai également écrit un livre de 220 pages, "Un piano dans l'espace" que je suis en train d'envoyer aux éditeurs. A l'origine c'était un scénario de dessin animé de 70 pages que j'avais écrit dans les années 80 et que j'avais tenté de placer à Hollywood. Les américains ont adoré mon histoire mais le projet ne s'est pas fait à cause des dessins animés japonais qui marchaient très fort à l'époque. Mon histoire n'était pas assez violente, il n'y avait pas de têtes qui volaient (rires). En gros il fallait du sang. Aujourd'hui, je pense que mon histoire peut interesser du monde. C'est pourquoi j'ai décidé d'écrire le livre. Si ça marche, j'ai déjà un scénario et 30% des dialogues pour en faire une comédie musicale. J'ai également un dossier complet pour en refaire un dessin animé. Je suis allé voir Disney, Hanna Barberra, des éditeurs de bandes-dessinées à New York. Bref, "Piano dans l'espace" est mon grand projet actuel. Il y a également un double CD avec le trio de jazz, et le futur disque issu des enregistrements réalisés en Slovénie (avec le fameux trompettiste Dusko Gojkovic) à paraître chez Cosmic Sounds.

Le Chiffre : Pour terminer, quel serait votre plus beau souvenir dans votre carrière ?

Janko Nilovic : Hollywood certainement. Pour l'accueil et le niveau de professionnalisme de ces gens. C'est juste dommage que je ne sois pas arrivé au bon moment avec mon scénario.

Nous espérons tous que l'avenir lui donnera enfin raison.

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